Lettre Astérisque n°66 :
« Les vigies d’un monde en mutation »

Publié le vendredi 18 décembre 2020


image conception graphique : Catherine Zask. En couverture Marie NDiaye par Matthieu Raffard

L'édito de Laëtitia Moreau, présidente de la Scam.

Action Professionnelle, Tribune, Astérisque, action culturelle, Actu2, Agenda




28 novembre 2020. Raz-de-marée entre République et Bastille, mais aussi dans plus de cent villes en France. Des images fortes, des pancartes qui reprennent le titre de notre communiqué « Floutage de Gueule », et des milliers de personnes qui brandissent leur téléphone pour dire : nous continuerons de filmer. Chose peu commune, peut-être unique, la société des journalistes du Figaro et celle de l’Humanité ont défilé ensemble ce jour-là. C’est dire qu’il se passe quelque chose. Un sursaut, une protestation venue des journalistes, réalisateurs et réalisatrices, photographes et vidéastes unis relayée par la société civile, pour dénoncer les articles 21, 22 et 24 de la loi Sécurité globale et le nouveau schéma de maintien de l’ordre. Une atteinte à la liberté d’informer et à la liberté d’être informé. Dans ce projet de loi, mais pas seulement. D’autres textes se font l’écho de la volonté de n’accepter que des journalistes encartés dans les manifestations, de n’y autoriser que ceux qui seraient accrédités par la préfecture, et d’autres encore demandent un droit de regard et de modification sur nos montages par les services de police. Face à une remise en question aussi massive de nos pratiques professionnelles et de nos droits, nous avons fait front et exigé le retrait de ces textes pour obtenir, enfin, une réelle concertation. Nous resterons vigilants.

Nous ne pouvons pas nous battre pour garder le droit de documenter le comportement des forces de l’ordre sur le terrain sans dénoncer, quand il le faut, l’emploi de la violence à l’encontre des journalistes, des manifestants ou de simples citoyens comme Michel Zecler, qu’ils vivent dans le 17e arrondissement de Paris ou dans les quartiers populaires. Documenter sans dénoncer n’a pas de sens. Dans nos démocraties libérales en proie aux tourments de l’illibéralisme, du populisme et de la post-vérité, nous, hommes et femmes des médias, sommes plus que jamais nécessaires pour rendre compte du réel, pour donner des éléments de réflexion, pour alimenter le débat démocratique et pour poser une alternative à la radicalisation des points de vue et des opinions accélérée par le jeu des réseaux sociaux. Comme le dit justement Doan Bui, reporter et prix Albert Londres : « En tant que journaliste, nous nous devons d’expliquer, sans relâche. Et cela passe par le fait de parler aussi à ceux qui semblent le plus loin de nous. » Certaines expressions que l’on croyait éculées, certains clichés, se rechargent de toute leur signification à la lumière des événements. C’est le cas de « quatrième pouvoir ». Nos histoires disent, racontent, témoignent. Nos images font l’histoire. Plus que jamais, ce quatrième pouvoir est nécessaire, quelle que soit sa forme — reportage, documentaire, photographie, écrit — et l’affaiblir c’est affaiblir la démocratie.

La précarité nous affaiblit aussi. L’étude menée par Addoc, soutenue par la Scam, sur la réalité des revenus des documentaristes apporte des éléments solides qui montrent, une fois encore, la disparité de nos revenus et leur insuffisance. L’accueil très favorable de l’ensemble de la filière à cette nouvelle étude augure d’un nouveau cycle de discussions et de négociations dans le but de rééquilibrer ces revenus.

Dans ce numéro d’Astérisque, les auteurs et les autrices qui prennent la parole sont la preuve de la diversité et de la richesse de nos points de vue, et de leur nécessité pour écrire ce grand récit commun que nous partageons, pour construire également un imaginaire commun qui, tel un courant sous-jacent, irrigue la réalité. C’est ce à quoi s’emploient en silence les écrivains. La grande écrivaine Marie NDiaye, lauréate de notre prix Marguerite Yourcenar cette année, nous fait l’honneur d’un texte à la fois fort et bouleversant, à l’image de toute son œuvre. En cette fin d’année si chahutée, restons les vigies de ce monde en pleine mutation.

Au sommaire

Portrait : Marie NDiaye, lauréate du Prix Marguerite Yourcenar 2020 - page 4
Point de vue : Pour qui travaille le journaliste ? #2 Écrire pour réparer le silence - p°10
Entretien : Les vidéastes à l’œuvre - p°14
Hommage : Prix Roger Pic 2020 - p°16
Heurs et malheurs de l’Urssaf - p°18
Enquête sur la déclaration des revenus artistiques 2019 - p°20
Inventaire des revenus rémunérés en droits d’auteur - p°22
Étude : De quoi les documentaristes vivent-ils ? - p°24
PodScam : La place des auteurs et autrices de podcast - p°28




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