Mot de Georgi Lazarevski, président du jury



 

Lorsque la Scam m’a proposé de participer à ce jury, cela faisait un an que la  pandémie sévissait, que nous avions basculé dans un monde de gestes « barrières », un monde quasi sans cinéma. 

Je m’interrogeais. Comment continuer à filmer ? Comment capter l’imprévisible, le hasard et la grâce d’une rencontre, continuer à tenter d’atteindre ce qui est au plus profond d’un personnage, à se tenir à ses côtés, à ressentir avec lui alors qu’un masque lui barre le visage, et que l’injonction de se tenir « à distance » s’impose partout ? Comment aller vers l’autre, vers l’inconnu ?


Soixante films à voir, c’était une chance d’échapper à ces interrogations pour entrevoir le monde d’avant.
Une invitation à se laisser emporter par autant d’histoires, de révoltes, de souffrance ou d’espoir, d'amitiés et de conflits.
C’était aussi partager ces émotions avec mes camarades de jury, Feriel Ben Mamoud, Mathilde Damoisel, Stéphanie Lamorré et Raphaël Girardot.

Ni la richesse de la présélection, ni la diversité de nos sensibilités ne nous ont facilité la tâche… nous ne nous en plaindrons pas.
Échanger, entendre nos différences fut un bel exercice, inconfortable mais salvateur, nous obligeant parfois à revoir un film pour réviser ou conforter notre opinion, affiner nos arguments.
Nous voulions nous confronter à notre subjectivité, à l’injustice de nos choix.

Cette année, une nouveauté - et une difficulté de taille - nous attendait : celle de remettre le Prix du Documentaire et celui du Grand Reportage.
Si le premier pouvait en toute logique revenir au film qui nous avait réuni et enthousiasmé au plus haut point, le second nous invitait à une classification de genre.
Faudrait-il établir une frontière entre les films ? Qu’est ce qui définit le grand reportage ? Et par conséquent, qu’est ce qui le différencie du documentaire ? Quels sont ses codes ? Doit-il en avoir ?
Nous avons tenté de répondre d’une manière plus pragmatique que théorique à ces interrogations.
Si une frontière existe entre « reportage » et « documentaire », elle est pour le moins floue et mouvante, sujette à une multitude d’interprétations.
Mais notre conviction profonde est qu’un film marquant résiste au temps comme aux classifications.
Certains indices nous ont guidés dans notre choix pour ce prix : la dimension d’enquête, un travail au long cours, un film dans lequel le réalisateur accueille divers points de vue, sans renoncer à exprimer celui qui lui appartient, comme il ne renonce pas à affirmer son regard, sa mise en scène.
Nous avons salué la manière dont il évite soigneusement la caricature et les poncifs, dont il laisse aux spectateurs une précieuse liberté, un large espace de questionnements et d’émotions.

La liberté de l’auteur et celle du spectateur sont indissociablement liées : elles forment les deux faces d’une même pièce, gage de sincérité et de respect.
Ce n’est pas une liberté de principe, elle s’incarne dans une démarche à chaque fois singulière. Chacun des films qui a emporté nos suffrages en porte l'empreinte.

Puissent ces Etoiles et ces Prix encourager les auteurs et les diffuseurs qui défendent cette liberté avec constance et talent.


Georgi Lazareski, juin 2021