Lettre Astérisque n°57 : « Nous, nous »

Publié le mercredi 3 mai 2017


image conception graphique : Catherine Zask - En couverture Alice Diop - photo Matthieu Raffard

Action Professionnelle, Tribune, Astérisque, Actu2


L'édito de Anne Georget : « Nous, nous »


Chers auteurs,

Je pourrais vous parler de bilan, puisque mon mandat se termine en juin et que, après huit années d’administratrice dont deux années de présidence, je vais quitter le conseil d’administration en vertu de la sage disposition de nos statuts qui stipule qu’on ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs.

Je pourrais me réjouir de la création de la 25e Heure, nouvel espace documentaire dédié sur France Télévisions aux films formellement audacieux ou hors format. La Scam a beaucoup bataillé pour le retour d’une telle case sur les antennes du groupe public et j’avais appelé ici même à cette création il y a quelques mois. Dans les pages qui suivent, Delphine Ernotte Cunci, la présidente du groupe, confirme l’annonce faite à ce sujet, lors du FIPA, par Caroline Got, la directrice de France 2. C’est une très bonne nouvelle puisque nous avons reçu de la chaîne l’assurance que cette offre viendra s’ajouter aux documentaires de prime time et à ceux diffusés dans le cadre d’Infrarouge, qu’elle ne saurait en aucun cas remplacer.

Je pourrais aussi célébrer la naissance de la Cinémathèque du documentaire, initiative de Julie Bertuccelli alors présidente de la Scam, dont le principe a été arrêté l’été dernier par Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication. Un comité de pilotage, dont fait partie la Scam, travaille à la mise en réseau des lieux qui maillent le territoire de leur amour et de leur connaissance du documentaire depuis longtemps déjà.
Ces lieux, tout en restant maîtres de leur programmation, bénéficieront, selon leurs souhaits, de la mise en commun de ressources de communication et d’achats de droits. Une vaste exposition nationale devrait ainsi être offerte à tous ces engagements régionaux. Une antenne parisienne sera installée à la Bibliothèque Publique d’Information du centre Pompidou et devrait mettre en place ses premières actions dès la rentrée de septembre. Il s’agit là d’une organisation décentralisée, moderne par sa souplesse, ambitieuse par son ampleur, diverse par la nature de ses lieux partenaires. Je pourrais revenir sur le moment de grâce que Christiane Taubira et Antoine Perraud nous ont offert lors de la journée Auteurs & Co organisée par la Scam il y a quelques semaines. Moment suspendu au souffle de la poésie.

Je pourrais... Mais j’écris ces lignes en pleine campagne pour l’élection présidentielle et c’est bien cela qui vampirise la pensée et les discussions en cette fin mars.

Nous, les auteurs du réel, avons par notre métier une connaissance intime des maux du monde. Peut-être plus que d’autres nous entendons la détresse, le désarroi face aux puissants. Nous ne sortons pas indemnes de désillusion de ces histoires trop vraies. J’entends monter de la part de nombre d’entre vous la tentation de laisser les autres, le sort décider sans votre voix : « moi, je ne pourrai jamais voter pour untel, moi on ne me refera pas le coup de 2002, moi je vais m’abstenir au second tour... ».

À l’heure du vote, ne faut-il pas remplacer ce « moi-je » par un « nous, nous » ? Ne faut-il pas renoncer au narcissisme pour penser collectif ?
L’abstention menace la culture partagée, la culture métissée, celle pour laquelle nous nous battons. Je vous parlais plus haut de ce moment si intense où Christiane Taubira récita les vers du poète Léon-Gontran Damas qui l’habitent lorsque surgit une angoisse indéfinissable, un pressentiment annonciateur de malheur :

« Et soudain ce soir surgit,
vos mains, vos lèvres, vos yeux
sont ceux de la stupeur,
ceux du désarroi,
ceux de la salive amère avalée,
ceux de la larme versée en un coin de ma peine,
ceux de ma détresse,
ceux de la torture,
ceux de la souffrance,
ceux de la patience,
ceux de l’angoisse,
ceux de l’attente,
car ce soir soudain surgit
vos mains, vos lèvres, vos yeux, sont ceux de mon tout premier rêve alors qu’enfant mon cœur ne savait rien de la puissance du mépris, de la puissance de la haine ».

Pour ces vers et quelques autres, Léon-Gontran Damas a été censuré en 1939 pour « atteinte à la Sûreté de l’État ». Ses livres ont été brûlés. Mais ceci n’a bien sûr rien à voir avec ce qui précède : c’était un autre temps...


Au sommaire de ce numéro

Portrait d’Alice Diop,
Entretien avec Delphine Ernotte-Cunci,
Interview de Amir Labaki,
Le colloque Auteurs&co2017 et les dix enjeux pour une riposte culturelle,
Tribune sur la société de spectacle,
Plaidoyer pour une rémunération proportionnelle,
Zoom sur Pixtrakk



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