Portrait : Patrick Jeudy

Publié le jeudi 1 décembre 2016


image conception graphique : Catherine Zask En couverture Patrick Jeudy - photo Matthieu Raffard

« Je n'ai jamais eu de passion pour les Kennedy, ni pour Marilyn ».
Propos recueillis par la journaliste Anne Chaon, pour la lettre Astérisque n°56.

Tribune, Prix et bourses, Astérisque


Ça n’a pas l’air comme ça, mais le bureau est rangé. Sinon il serait noyé de petits papiers, des post-it colorés, des dos d’enveloppe, des feuilles arrachées au calepin. Avant les images, avant les archives, les films de Patrick Jeudy commencent ainsi : une idée, une image, un nom, quelques mots jetés sur des confettis qui atterrissent dans ses poches et finissent comme autant de petits cailloux semés sur la table de cette pièce de travail asphyxiée par les livres et les DVD. Les murs racontent les obsessions du patron, l’une d’elles au moins : JFK et le clan Kennedy, le président saisi à l’objectif ou au pinceau, le jour de son assassinat, le 22 novembre 1963 à Dallas. Une étagère entière est dévolue à cette journée funeste qui vit mourir au soleil le plus jeune président d’Amérique, la tête effondrée contre le tailleur rose de Jackie.

À la famille Kennedy, les Royals de l’Amérique, il a consacré cinq films, davantage en comptant les Marilyn qui sont une autre façon de parler d’eux. Aujourd’hui encore, il réfléchit à un angle d’attaque pour revenir parler de Bobby, le jeune frère assassiné cinq ans après son aîné. Mais ce ne sont, il est vrai, que quelques traces sur une filmographie d’une centaine de titres. Pas de quoi fonder une addiction.

« Je n’ai jamais eu de passion pour les Kennedy, ni pour Marilyn. Mais avec tout le matériel emmagasiné à leur propos depuis plus de vingt ans, ils sont devenus mon petit théâtre. Ma troupe. Comme Jouvet qui travaillait toujours avec les mêmes au TNP », avance-t-il. Gérard Miller, le psychanalyste complice sur plusieurs films, l’a remarqué : « Tu n’aimes pas les Kennedy, mais tu es amoureux des images des Kennedy ».

Il met surtout en avant le génie du clan à forger sa légende en s’assurant de son enregistrement pour la postérité. « Les Kennedy ont créé le service cinématographique de la Maison Blanche chargé de les filmer en permanence. Quand ils n’y étaient pas, ils louaient des cameramen pour les suivre ». Sur les plages et dans les jardins de Hyannis Port, leur résidence d’été, sur leurs voiliers, à cheval, en short et en maillot, avec les enfants, les frères et les cousins : le bonheur familial en celluloïd saisi dans l’éclatante beauté de ses protagonistes. Avec eux, chaque plan, chaque cliché est une pub : ils ne sont jamais moches.

Mais ce Kennedy-là, gosse de riche à la dentition ultrabrite, n’a jamais touché Patrick Jeudy. « J’avais dix ans en 1960. Dans la cour de récré à Limoges, les copains étaient tous pour JFK mais moi, c’était Nixon : avec ses pantalons froissés et son visage mal rasé, le mec n’avait pas le code. Il me ressemblait ».

Dans sa chemise blanche impeccable et rasé de frais, environné de souvenirs, de livres et de photos qui disent assez que « le code » lui, il a fini par le trouver, le réalisateur fait revivre le gamin complexé qu’il était, fils d’un imprimeur gaulliste dans une ville rouge, rarement payé par les candidats malheureux aux élections locales mais resté fidèle à l’homme du 18 juin. « Nixon pour moi, c’était comme Poulidor, les deux se ressemblaient et me ressemblaient ». L’un et l’autre, il les a traqués avec une égale obstination mais pendant longtemps, personne n’en voulait. « Nixon restait le sale type, Poulidor, le perdant » — il lui aura fallu près de trente ans pour obtenir une commande de film pour chacun des deux.

À l’inverse, le fonds d’images laissé par les Kennedy, même expurgé par Jackie après la mort de JFK, justifie et nourrit ce long compagnonnage avec le sujet, fournissant une matière première presque inépuisable au cinéma de Patrick Jeudy dont les récits, qu’ils parlent de l’Amérique, de la photo ou de l’Indochine se nourrissent d’archives minutieusement dépiautées, entremêlées et tricotées, puis recollées façon puzzle.

« Je pars d’une séquence qui ne constituera pas forcément un début ou une fin, autour de laquelle je bâtirai un récit. Parfois je me lance parce que je dispose des plans qui me permettront de raconter quelque chose. Une promesse de narration qui me permet de dérouler un point de vue ».

C’est ce qui s’est passé avec les images d’Eva Braun : comme les Kennedy mais bien avant eux, la compagne d’Hitler se fait complaisamment filmer dans une mise en scène toujours
flatteuse voire sublimée d’elle-même et de son corps d’athlète. Mais elle filme elle aussi, en pellicule couleur 16 mm, l’esprit familial et campagne du Berghof où Hitler reçoit ses amis et flatte des petits enfants blonds. Comment utiliser ces images confisquées en 1945 par les Alliés qui montrent le führer dans son bonheur domestique, mais ignorent la guerre et la barbarie ? TF1 vient d’en acquérir les droits, mais quel point de vue adopter ? « Le film était monté, la musique posée, mais il me fallait les sous-titres ». C’est un psy qui trouve l’issue. Par ailleurs client assidu des divans, Patrick Jeudy contacte Gérard Miller dont il lit les chroniques dans Libération. « On s’est vu, il m’a quasiment dit ‹ Allongez-vous ›. Puis, ‹ Qu’avez-vous voulu raconter › ? J’étais bien emmerdé… ».

Miller suit son idée : ces images c’est ce qu’ont vu les yeux d’Eva Braun. Celles-là et pas les autres, de Berlin en feu, de la destruction de l’Europe, des Juifs d’Europe, les camps, la mort, montées en contrechamp. Le film s’ouvre en silence sur des bombardements. Puis une voix : « Non, ce n’est pas vrai. Il ne se passe rien dans le ciel de Berlin ». Les Yeux d’Eva Braun (1991) signe la première collaboration Miller-Jeudy.

D’autres suivront : Marilyn malgré elle (2002), sur les deux années de l’actrice à New York en formation à l’Actor Studio, dont les seules images existantes, celles de son ami le photographe Milton Greene, servent le récit ; Ce que savait Jackie (2003) et Il n’y a pas de Kennedy heureux (2011). « Jamais je ne me serais autorisé des titres aussi forts » avoue le réalisateur qui rend à Miller son lyrisme tragique. Chaque fois, il lui présente un film monté auquel manque la parole. « Je raconte mon histoire, lui, raconte la sienne. À un moment il prononce un mot et je vole ce qu’il dit. On s’utilise mutuellement ».

Quand Gérard Miller passe à son tour à la réalisation, Patrick Jeudy perd son psy. Mais il est déjà tombé sur un autre. Alors qu’il met la dernière main à son Nixon, l’Homme que vous avez aimé haïr pour France 5 (2007) et pense en avoir terminé avec Marilyn Monroe, cette enfant désolée, la grande prêtresse du documentaire à France Télévisions, Patricia Boutinard-Rouelle l’appelle et prévient : « Tu ne peux pas dire non » en proposant d’adapter le livre de Michel Schneider, Marilyn, Dernières Séances.

« Quel bonheur ! J’avais essayé d’en acquérir les droits, mais ils étaient déjà pris » — et pour cause. Cette fois il s’agit d’une fiction, une histoire belle et triste qui imagine les rendez-vous pendant deux ans, ses deux dernières années, de Marilyn avec son psychanalyste Ralph Greenson, dont on ne sait s’il l’a empêchée de mourir plus tôt ou précipité sa fin. Une fiction, un roman, il faut inventer les images manquantes. Une jambe croisée décroisée, une bande magnétique qui tourne, une silhouette à sa coiffeuse, des images subreptices, presque subliminales, qui complètent l’archive sans jamais basculer dans le docu-fiction. « Fiction, documentaire… pour moi c’est un film avant tout. En littérature il existe autant de possibilités de récits que de livres : je rêve de faire la même chose au cinéma, mais on est vite catalogué dans ce milieu ».

Nous y voilà. Patrick Jeudy pense qu’on ne l’aime pas. Une centaine de films et dix-huit ans de psychanalyse n’y ont rien changé. « On aime bien me critiquer », glisse-t-il, en admettant un fond de parano. D’ailleurs, il a tellement peur qu’on dise du mal de lui qu’il préfère s’en charger, lâcher en passant qu’il fait « des films à deux balles ». Il n’en croit rien bien sûr. C’est juste sa façon de déminer le terrain, de faire sauter l’angoisse avant qu’elle ne l’étreigne. En son for intérieur, il reste Le Petit Chose limougeaud, un Poulidor incompris — dont le triomphe dans la Milan-San Remo en 1961 lui procura la plus pure des joies.

D’une famille de musiciens tout de même, certains comme solistes internationaux, spécialisés dans les cuivres. Lui c’est le cor d’harmonie. « Quand j’ai arrêté, ma mère eut cette formule très lacanienne malgré elle : ‹ il avait honte de son cor › » — un délice psychanalytique. « J’ai arrêté la musique pour faire du théâtre, mais c’est la photo qui m’a donné envie de faire des films » raconte-t-il sous un encadrement du Baiser de l’Hôtel de Ville, tirage soigné et signé du maître auquel il a consacré un film (Robert Doisneau, tout simplement, 2000). Mais pour sortir de Limoges il part d’abord faire son service militaire au Cinéma des Armées.

« J’ai appris à rêver avec un bout de son, une image, un plaisir d’artisan. J’étais assistant, on faisait des films de formation tournés en hélicoptère, en sous-marin, en Transall, c’était une manière de passer une année formidable ». Un plaisir d’enfant dans sa caisse à jouets traverse son regard. Mais il y a plus, dans cette évocation, qui commence comme un récit de Tonton Flingueur. « J’ai travaillé avec un type, cameraman à Diên Biên Phu, qui avait eu la jambe arrachée au premier jour de la bataille. Charismatique en diable, il se trouvait avec toute la bande Schoendorffer, Chancel… Un mythe chez les reporters de guerre. Il a fait la guerre avec une jambe de bois. C’est lui, André Lebon, qui m’a donné le goût de l’Indochine ». L’Indochine, notez bien, pas le Vietnam ou le Laos, mais cette poussière d’empire hexagonal qui attirait comme un aimant les mauvais garçons de la métropole venus chercher une bonne fortune ou la rédemption. Rarement trouvées l’une ou l’autre. Et finissaient le plus souvent rongés par « le Mal Jaune », opiomanes et ruinés avant même d’avoir eu quelque chose à perdre.

Patrick Jeudy en a fait une évocation émouvante dans «Aventure en Indochine» (2012), fiction bâtie sur les archives et illustrée par les encres sèches d’un jeune dessinateur,
Jérémie Gasparutto, qui narre une série de destins français, jeunes gens éperdus d’aventure, de l’après-guerre à la chute de Diên Biên Phu, le 7 mai 1954. Il y avait déjà eu dès 1994 Les Quatre Lieutenants français, sa première fiction écrite avec Louis Garrel, qui reste à ce jour son enfant chéri, son film préféré.

« J’ai été bercé par les récits des anciens d’Indochine, derniers témoins souvent rugueux d’une guerre oubliée ». Il y revient plusieurs fois, entre Hélie de Saint-Marc, un Homme d’Honneur (1996) pour lequel il confesse une passion presque filiale et Diên Biên Phu, le Rapport secret (2004). Pour ce travail, il fait exceptionnellement parler les anciens, face caméra, pour compenser l’absence d’images. La bataille n’a pas été filmée, ils sont sollicités en contrepoint du rapport officiel, commandé pour établir les responsabilités dans ce désastreux Verdun du Haut Tonkin puis hâtivement enterré au Fort de Vincennes.

Ce sont celles-là, insiste-t-il, ses véritables passions. L’Indochine et la photo. « Mais pour pouvoir continuer de faire des films sur le Mozambique, il faut aussi faire du populaire » lui a enseigné Thierry Garrel, patron du doc chez Arte. Il en a fait d’ailleurs, comme la série Destins avec Frédéric Mitterrand qui revisite Marlène, B.B., la Reine d’Angleterre, Onassis ou… Kennedy. À l’aube des années quatre-vingt-dix, « cette série m’a ouvert » juge-t-il.

Ce qui ne le prive pas d’éplucher les 630 pages de Pictures of Pain, récit minutieux de Richard Trask de la seule journée du 22 novembre 1963, ou des milliers d’heures de super-8 shootées par les badauds au passage du cortège présidentiel pour Dallas, une Journée particulière (2013). Avant de revenir à Jane Mansfield et Poulidor Premier, enfin. « Un universitaire californien m’a demandé une copie pour montrer à ses étudiants ce qu’est un perdant magnifique ». Quelle revanche.

Pourtant Patrick Jeudy pense toujours qu’il est « l’homme qu’on adore critiquer : c’est un milieu où on est très vite catalogué, je ne suis pas bien vu ». Mais pour quelqu’un qui « n’a pas le ticket », il vient de prendre deux commandes, un Romy Schneider pour Arte et la grande bataille de Bir-Hakeim pour France 5. Le grand écart toujours, mais c’est tant mieux car il ne craint rien de plus que ne plus pouvoir faire de films. Mais aucune chaîne au monde ne répondra à cette anxiété.

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Astérisque 56 - Patrick Jeudy

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