AuteurdeVue 2013, les rencontres de la Scam

Érosion budgétaire, crise, gratuité… État des lieux et perspectives pour le financement de la culture, à travers trois tables rondes.

Les grands entretiens

11h45> avec Andreï Makine

Andreï Makine (écrivain) dialogue avec Antoine Perraud (producteur à France Culture, journaliste à Médiapart).


14h00 > avec Euzhan Palcy

Euzhan Palcy (scénariste, réalisatrice) dialogue avec Annie Lemoine (journaliste, romancière).


16h15 > avec Dror Moreh

Dror Moreh (auteur, réalisateur) dialogue avec François Ekchajzer (journaliste à Télérama).



Le 14 octobre 2013, la Scam organisait pour sa troisième édition d'Auteurdevue, une journée entière de rencontres consacrées aux jeux d'influences entre Culture et Politique. Une manifestation Scam en partenariat avec le Forum des images, Télérama et France culture.

Les tables rondes

9h30 > Introduction par Jean-François Sirinelli

historien, directeur du Centre d’Histoire de Sciences Po


10h > Politique et culture : Les liaisons dangereuses

Table ronde animée par Jean-Michel Djian (rédacteur en chef de France Culture Papiers) avec :
Laure Adler
(journaliste, écrivaine, productrice), Pierre Assouline (journaliste, écrivain), Jérôme Clément (président du Théâtre du Châtelet, écrivain), Laurence Herszberg (directrice générale du Forum des images) et Virginie Linhart (auteure, réalisatrice).



Le constat est amer et unanime à la table ronde de la matinée : François Hollande a lâché la culture. Laurence Herszberg, Jérôme Clément, Laure Adler, Pierre Assouline. Tous disent leur déception, voire leur révolte, face à la baisse du budget de la culture. Pour Laure Adler, le mot même a été vidé de son sens. « Sous François Mitterrand, la culture était un enjeu de démocratie, de vivre ensemble. Aujourd’hui, la culture s’est technicisée, budgétisée. C’est devenu une affaire d’État. La ministre de la Culture a accepté la baisse du budget, par solidarité avec les autres ministères. Même Sarkozy n’aurait pas osé ».
Exit les utopies. Bonjour la rentabilité et le rendement. Une chaîne culturelle comme Arte ne pourrait plus être créée aujourd’hui. Un « mystère » demeure quand même pour Jérôme Clément : «  Pourquoi la Gauche ne fait-elle pas du secteur de la culture un élément emblématique de sa politique ? ». Pour Pierre Assouline, la réponse est simple : « François Hollande n’en a rien à faire de la culture ».
Corollaire au désengagement de l’État : la course aux financements privés, qui n’est pas sans conséquences sur le contenu et la programmation des institutions. « Ce qui intéresse les privés, c’est l’événementiel. On est condamné à faire des choses qui vont briller, et c’est forcément au détriment de notre action de fond », a regretté la directrice du Forum des images, Laurence Herszberg. Pour autant Jérôme Clément ne veut pas déprimer. La vitalité créatrice est là, le public aussi. « Il faut peut-être faire son deuil de l’État ».

14h45 > Public / privé : qui finance quoi ? Et pourquoi ?

Table ronde animée par Dominique Rousset (productrice à France Culture) avec :
Nicolas Bailly
(dirigeant de Touscoprod), Jean-Paul Cluzel (président de la RMN – Grand Palais), Michel Janneau (secrétaire général de la Fondation Roederer) et Jean-Jack Queyranne (président du Conseil régional Rhône-Alpes), Fabienne Servan-Schreiber (pdg de Cinétévé).



Faire le deuil de l’état, c’est envisager d’autres financements, à la fois publics (collectivités locales) et privés (mécénat, financement participatif…).
Comme l’a relevé Jean-Paul Cluzel, président de la RMN-Grand Palais, c’est déjà bien engagé dans les grands établissements publics parisiens (hors art contemporain), dont le budget de fonctionnement est assuré au maximum à 50% par l’Etat. Si la situation est diverse selon les cas (zéro à Versailles, 14% au Grand Palais), la billetterie est dans tous les cas la recette première.
Jean-Jack Queyranne, président du Conseil régional Rhône-Alpes, semble avoir fait lui aussi le deuil d’une certaine forme d’intervention publique. Il a souligné que « les collectivités territoriales avaient pris le relais de l’Etat », et a donné des chiffres éloquents : le budget culture des collectivités représente aujourd’hui trois fois le budget du ministère de la Culture, alors qu’ils étaient équivalents en 1981.
Selon lui, « l’intervention publique doit permettre de boucler des financements et faire levier dans un champ de la création, qui est dominé par le privé ». Il a fait part aussi de sa position tranchée sur le rôle des élus, qui doivent se tenir à l’écart du choix des œuvres et préserver la liberté des créateurs.
En matière de financements privés, la loi Aillagon (2003) fait consensus. Le mécénat culturel reste toutefois marginal et souffre de la conjoncture : « 500 millions d’euros contre 12 milliards pour le budget consolidé État-collectivités », a rappelé Jean-Jack Queyranne. Surtout, il ne concerne que les grandes institutions : « il y a beaucoup d’hypocrisie à demander à des petites structures en régions d’aller chercher de l’argent privé ». Par ailleurs, le mécénat se heurte à des résistances, tant au sein des institutions culturelles, que chez les mécènes, qui trouvent leur nom insuffisamment cité dans les médias, comme l’a souligné Michel Janneau (Fondation Roederer).
Pour la productrice Fabienne Servan Schreiber, « il est temps d’abattre le préjugé comme quoi privé= argent= marché= sale », et permettre aux entreprises privées d’aider la création. Elle a regretté la « législation extrêmement exagérée sur les marques », qui oblige à flouter, même dans un supermarché, et fait part de la difficulté pour une société de production à recevoir une aide d’une entreprise privée. « Pourquoi ne peut-on pas se faire aider quand on défend des valeurs communes ? ».

17h00 > Quelles cultures par quels canaux ?

Table ronde animée par Jean Lebrun (producteur à France Inter) avec :
Laurent Beccaria (directeur des éditions Les Arènes), Pierre Lescure (journaliste), Maxime Lombardini (directeur général d’Iliad), Francine Mariani-Ducray (membre du CSA, présidente du groupe de travail production audiovisuelle), Vincent Montagne (président du Syndicat national de l’Édition) et Hervé Rony (directeur général de la Scam).



Comment maintenir l’éco-système culturel actuel en laissant une place à la gratuité et au partage ? C’était la question du troisième débat, lancée par la projection vidéo d’une courte interview de Pierre Haski  (Paroles d’auteur/Scam).
Pour Pierre Lescure, auteur du rapport « Acte II de l’exception culturelle », on ne peut pas parler de financement sans aborder la question des distributeurs de contenus, ce qu’hélas Bruxelles ne veut pas entendre. C’est aussi le cœur du sujet pour Vincent Montagne, président du Syndicat national de l’édition, dont la formule a fait mouche : « la ruée vers l’or profite aux fabricants de pelles et de pioches ». Ou encore de Laurent Beccaria (les Éditions des Arènes), pour lequel les éditeurs, et d’une manière générale tous les intermédiaires, sont des parasites, s’ils n’ont pas « l’obsession d’apporter quelque chose et que cette valeur soit reconnue ».
Maxime Lombardini, directeur général d’Iliad (Free) s’est retranché derrière son rôle d’hébergeur, dont « le métier est avant tout de donner de l’accès », et a évoqué la taxation des FAI, qui subissent une fiscalité supérieure de 26% à une entreprise normale. Il a aussi estimé que la France était « un peu défensive », et « avait du mal à faire émerger des offres légales de qualité ».
Mais pour Francine Mariani-Ducray, membre du CSA, «  le statut d’hébergeur doit aussi être revisité face à l’interpénétration des métiers d’hébergeur, de distributeur, voire d’éditeur ». Elle a aussi souligné que le versement des droits d’auteur ne pouvait être considéré comme une taxe.
Hervé Rony a, quant à lui, réagi à la deuxième partie des propos de Maxime Lombardini : « Quand le système repose sur le préfinancement, et que les recettes sont quasi-inexistantes, on est forcement un peu défensif. Avec 10 ou 15€ par mois pour avoir accès à l’ensemble du catalogue musical,  on va faire vivre l’industrie de la musique ? C’est une blague ! ».
Enfin, le directeur général de la Scam a pointé du doigt « la confusion législative » et le flou total concernant la suite que l’État entend donner au rapport Lescure.

18h30 > Clôture par Catherine Clément

philosophe, romancière


En conclusion des débats, la philosophe et romancière Catherine Clément a demandé la réhabilitation du budget de la Culture dès 2015, et l’organisation d’États généraux de la culture à l’ère numérique, idée lancée par Laure Adler le matin, et appuyée tout au long de la journée. Enfin, Julie Bertuccelli a exprimé la volonté de la Scam de « remettre les contenus au cœur des débats afin que la notion de culture ne disparaisse pas ». La présidente de la Scam a fini sur une citation de l’écrivain Andreï Makine, invité d’Auteurdevue pour un grand entretien : « Liberté nous est donnée. Encore faut-il s’en servir ».

Synthèse par Béatrice de Mondenard