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photo Matthieu Raffard

Hélène Cixous, lauréate 2016

photo Matthieu Raffard

Hélène Cixous est née le 5 juin 1937 en Algérie. Agrégée d’anglais et docteur d’État, elle est chargée en 1968 de la création de l’Université Expérimentale de Paris 8 – Vincennes, où elle enseigne jusqu’en 2005. En 1974, elle y institue le premier doctorat en Études Féminines. Depuis 1983, elle tient un séminaire au Collège International de Philosophie.
L’écriture est au cœur de sa pratique. Depuis 1967, elle a publié une soixantaine de fictions et essais. Elle est également auteur de théâtre. Hélène Cixous a reçu, entre autres, le Prix Médicis pour Dedans (Grasset) en 1969 et le Prix Marguerite Duras pour Homère est morte (Galilée) en 2014. Elle a collaboré et entretenu des amitiés avec de nombreux artistes et intellectuels tels que Pierre Alechinsky, Jacques Derrida, Daniel Mesguich, Ariane Mnouchkine entre autres.

Bibliographie (extraits)

Récits et essais :
Dedans, Grasset, 1969
La Jeune née, en collaboration avec Catherine Clément, Christian Bourgois, 1975
OR, les lettres de mon père, éditions des Femmes, 1997
Voiles, avec Jacques Derrida, éditions Galilée, 1998
Les Rêveries de la femme sauvage, éditions Galilée, 2000
Portrait de Jacques Derrida en Jeune Saint Juif, éditions Galilée, 2001
Le Tablier de Simon Hantaï, éditions Galilée, 2005
Le Rire de la Méduse et autres textes, éditions Galilée, 2010
Gare d’Osnabrück à Jérusalem, éditions Galilée, 2016

Théâtre :
Portrait de Dora, éditions des Femmes, 1975
L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, Théâtre du Soleil, 1985
L’Indiade ou l’Inde de leurs rêves, Théâtre du Soleil, 1987
Tambours sur la digue, Théâtre du Soleil, 1999
Les Naufragés du Fol Espoir, Théâtre du Soleil, 2010

« Hélène et les cavales » par Catherine Clément, écrivaine

La première fois que je l’ai rencontrée, elle portait un minishort à la dernière mode, elle était professeur à Vincennes, elle ressemblait à une Néfertiti casquée de cheveux noirs très courts, jamais je n’avais vu humaine plus fabuleuse et par-dessus le marché, elle était lauréate du prix Médicis pour Dedans, texte plein de son père, le docteur Georges Cixous, mort trop tôt. J’aurais pu rentrer sous terre tant elle était intimidante, mais non, je suis entrée dans son univers comme une cousine venue d’un peu plus loin.

Tout compte dans la première impression. La mode: Sonia Rykiel en fit son égérie, petite tête long corps célébration des femmes, et ses livres en vitrine à Saint-Germain-des-Prés. L’Université de Vincennes : dès l’été 68, le nom d’Hélène courait de bouche en bouche, elle aurait profité du dernier bazar de juin  pour poser les fondements d’une université idéale tolérée par le ministre Edgar Faure, un malin, elle mettait tout en place et miracle, c’était vrai. Néfertiti : Hélène n’est pas d’ici, elle est née au soleil, si ce n’est de l’Égypte, ce n’en est pas très loin, sous le soleil d’Oran. Lauréate du prix Médicis et professeur titulaire et une thèse de doctorat précocement soutenue, et etc : une surdouée ? Plus que ça. Un génie.


D’où venait le cousinage ? Hélène est fille d’ashkénaze et de séfarade, et dans ma parenté, je dispose d’un grand-père ashkénaze né à Bakou, mort à Auschwitz. Nous avions deux enfants des mêmes âges à qui je taillais des costumes de conte de fées, et je crois que c’est tout. Je n’avais encore écrit aucun roman, je n’étais pas féministe, et voilà qu’un peu plus tard, elle m’embarquait à Vincennes et nous écrivions un livre ensemble, La Jeune Née, dans une collection que nous dirigions chez 10 /18, Féminin futur. Réédité sous son seul nom, Sorties, son texte dans notre livre, est devenu un classique des études féministes anglo-saxonnes, comme aussi Le Rire de la Méduse, un texte que je lui avais demandé pour le numéro de l’Arc sur Simone de Beauvoir. Car outre-Atlantique, pour avoir inventé l’écriture féminine et fondé à Vincennes le premier département français d’Etudes féminines, Hélène est une icône.


L’icône a publié avec exactitude un texte par an, écrit l’été à Arcachon. Des romans ? Je ne dirai pas cela. Hélène raconte la vie. En inventant des mots qui n’avaient pas vu le jour, en glissant de dialogue en poème, de poème en éclats de rire, elle retourne la mort comme un gant et en fait un gâteau au miel. Hélène sait inverser. Regardez la couverture de Souffles, publié en 1975 par Antoinette Fouque aux Éditions des femmes, début d’une longue habitude éditoriale relayée à partir de 2000 par Michel Delorme, fondateur des éditions Galilée. Vous croyez voir une femme qui s’envole, pas du tout, c’est le chef d’œuvre de Füssli, Le Cauchemar, qu’Hélène a retourné. Avec elle, la Méduse rit, la femme écrasée par un démon s’envole, l’écriture se libère du joug de l’orthographe, même le malheur relève de la vie. Ses livre récents, Eve s’évade : la ruine et la vie, et Homère est morte, raconte par le menu, d’une écriture fidèle et drôle, la lente transformation d’Eve Klein, épouse Cixous, sa mère ashkénaze, dérivant sur un lit-barque au fil des ans, morte en  juin 2013 chez sa fille, à 103 ans.


Je revois encore Eve sautiller dans les rues de Prague à 83 ans, remise d’une maladie mortelle parce qu’Hélène avait décidé que sa mère vivrait. Comme elle ne distingue pas entre les vivants, Hélène sauve aussi ses chats et elle a la main verte. Tout pour la vie.


Avec les créateurs, Hélène tisse leurs desseins, qu’on peut écrire dessins. Ce fut le cas avec le peintre Simon Hantaï, c’est aujourd’hui le cas avec le sculpteur Adel Abdessemed, né à Batna, avec lequel elle a écrit Insurrections de la poussière et Ayaï ! Le cri de la littérature. Mais quand il s’agit de desseins, au cœur d’Hélène s’est inscrit le nom de Jacques Derrida, son alter ego philosophe, né à Alger, dont elle tire le portrait « en jeune saint juif » en 2001, et avec qui elle écrit Voiles. Les artistes la cherchent, elle ne dit pas toujours oui, mais elle ne se trompe pas : c’est ainsi que commença son travail d’auteur dramatique avec le metteur en scène Daniel Mesguich, né à Alger. Vous avez remarqué cette obstination à élire les natifs d’Algérie ? C’est qu’ils ont en commun l’exil, la perte du soleil, et une étrange capacité à troubler les codes de « la métropole » : Jacques Derrida en forgeant le concept de « différance », Adel Abdessemed en forçant l’œil à reconnaître, dans la statue d’une fillette en ivoire immaculé - une gamine nue qui court les bras levés et crie -, la célèbre petite fille hurlante photographiée sur une route du Vietnam incendiée au napalm ; Daniel Mesguich en dédoublant et « truquant » les personnages de théâtre qui naissent d’autant de livres. Ces exilés ont l’écriture au corps, tous, leurs corps venus d’Algérie. Mais ce choix n’est pas systématique, puisqu’Hélène écrit pour  les comédiens du Théâtre du Soleil et leur metteure en scène Ariane Mnouchkine (née à Boulogne-Billancourt). On se tromperait en pensant qu’elle leur écrit des pièces de théâtre-point-final. Non, Hélène est au travail dans les répétitions, taillant et surfilant son texte selon l’évolution de la mise en scène. Sa mère Eve était sage-femme ; ainsi Hélène fait-elle l’accoucheuse au théâtre.


Je me souviens avoir assisté à une représentation de L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge alors qu’il était assis à deux pas ; devant le spectacle de ses enfants massacrés par les Khmers rouges, la princesse Monique, sa femme, pleurait en silence. La vie, la mort, le théâtre et à nouveau la vie. Un jour, je ne sais pourquoi, je lui ai écrit qu’elle était une mystique moderne. Elle m’a simplement répondu « Oui, je le suis ». Tout le monde sait qu’il existe des mystiques sans Dieu, mais nous n’avons pas appris à les identifier. Il m’aura fallu quarante ans pour reconnaître en Cixous l’écriture d’une mystique. Elle en a la jubilation, la force, la drôlerie et surtout, la joie d’attendre et de savoir venue l’heure des cavales qu’elle s’en va chevaucher. Telles sont ses divinités : des cavales ensauvageant sa plume quand elle est hors d’elle-même. Tôt le matin, avant le lever du jour.


Vous allez dire que j’exagère : un génie, une mystique… Que voulez-vous, j’aime admirer. Lorsqu’ il s’agit d’une femme admirable, ce serait bête de se priver de ce si grand plaisir. D’ailleurs elle n’a guère changé. Le casque de Néfertiti a blanchi ; l’icône a souvent froid, elle s’emmitoufle ; mais les cavales de ses désirs se précipitent toujours vers elle au point du jour.


Ses films