image
crédit photo : Jean-Luc Bertini

Pierre Michon, lauréat 2015

crédit photo : Jean-Luc Bertini

Pierre Michon est entré dans la vie littéraire à trente-neuf ans avec la publication des Vies minuscules, prix France Culture 1984. Il déclarera plus tard que ce livre l’a « sauvé » : soit il devenait écrivain, soit il devenait clochard. À ce livre ont succédé Rimbaud le fils, ensemble de textes courts sur la destinée d’Arthur Rimbaud, analysant le poète qui a déjà fait couler beaucoup d’encre sous un angle nouveau, celui des personnes qui l’ont côtoyé dans son enfance et ceux qui l’ont guidé sur le chemin de la poésie. Puis, dans une veine romanesque, La Grande Beune et Abbés. Dans Vie de Joseph Roulin, il relate l’histoire du facteur six fois pris en modèle par Van Gogh et mesure ainsi l’écart entre la misère, l’agonie du peintre d’Auvers-sur-Oise, et l’avenir inimaginable de ses tableaux après sa mort.

La lecture des œuvres de Pierre Michon peut se faire à voix haute, tant la musicalité et l’oralité y sont sensibles et prégnantes. Sa poésie en prose pourrait incarner une version moderne des chansons transmises jadis par les troubadours. À travers ses mots se lit l’impérieuse nécessité de faire renaître les êtres inconnus, ceux que l’histoire a oubliés mais qui peuplent nos existences. Comme si la littérature rendait justice à la vie.

Bibliographie (extraits) :
Vies minuscules (Gallimard │ 1984),
Vie de Joseph Roulin (Verdier │ 1988),
L’Empereur d’Occident (Fata Morgana │ 1989),
Maîtres et serviteurs (Verdier │ 1990),
Rimbaud le fils (Gallimard │ 1991),
La Grande Beune, Le Roi du bois (Verdier │ 1996)
Mythologies d’hiver, Trois auteurs (Verdier │ 1997),
Corps du roi, Abbés (Verdier │ 2002), Prix Décembre,
Le Roi vient quand il veut : propos sur la littérature (Albin Michel │ 2007),
Les Onze (Verdier │ 2009), Grand Prix du Roman de l’Académie française, Vermillon, avec Anne-Lise Broyer (Verdier │ 2012). 


Pierre Michon ou le désir du monde par Colette Fellous

Pour raconter l’histoire de Pierre Michon, il faut commencer par ouvrir le livre qui l’a fait entrer en littérature: Vies minuscules. C’était en 1984. Il avait obtenu le Prix France-Culture et peu à peu, ce livre est devenu un livre culte. Disons-le tout de suite, Vies minuscules est un chef-d’œuvre. Une fulgurance dans le monde littéraire, tout comme son auteur qui est un des plus grands et des plus singuliers écrivains contemporains, avec une œuvre puissante et secrète, dans la lignée des grands prosateurs français. Rimbaud le fils, Maîtres et serviteurs, Abbés, Corps du roi, La Grande Beune, Vie de Joseph Roulin, Les Onze. Une œuvre forte, exigeante, très physique, scandée de lumière et de noirceur.

Au temps des Vies minuscules, Pierre Michon avait déjà abandonné sa vie de théâtre, on était au début des années 70. Il vivait à Orléans, faisait des petits boulots, lisait déjà beaucoup, enseignait « le français langue étrangère» parce qu’il lui fallait bien avoir un salaire, mais peut-être était-ce là une des plus belles façons de regarder sa propre langue et de l’emmener en voyage que de  l’enseigner à des étrangers, à la fois pour se la réapproprier et la réinventer ?

Quand je l’ai rencontré dans la maison de ses grands-parents, un été, dans la Creuse, pour une série d’À voix nue pour France-Culture, j’ai eu le sentiment d’entrer dans les pages du livre, j’avais mis les pieds sur sa terre de naissance. Vies minuscules a été pour Pierre Michon le laboratoire de l’écriture, comme une scène intérieure qui l’a rendu écrivain, qui l’a métamorphosé, voire même « sauvé ». Quand on lui demande comment il a écrit un tel livre, sa réponse est simple: il ne s’est rendu compte de rien, il l’a écrit avec des œillères, sans le projet de bâtir un livre qui tienne et c’est justement pour cela que ça a fonctionné. Il l’a écrit en attendant d’en écrire un autre, qui serait publié. Celui-là, il le voulait complètement libre. « J’étais comme sur des ailes. Le livre est venu tout seul, dans une espèce de grâce.

J’écrivais une vie en une semaine, puis je laissais reposer deux ou trois mois. J’avais trouvé ce vague truc qui était de parler de mes ancêtres proches et je suis parti là-dedans, avec fougue et désir. Je me disais : je ne suis pas encore mort. C’était un des rares moments de ma vie où je ne me suis pas senti mort. Il y avait une sorte de jeu aussi, comme si je voulais faire l’intéressant et clamer : attention, j’arrive !

Ce n’était pas distancié du tout, tout était très proche de ma vie, de ma famille. Le livre a été fait en pensant surtout à mes grands-parents. Ils avaient disparu depuis peu et j’avais envie de revenir vers le monde qu’ils avaient connu, j’avais envie d’être à l’intérieur de ce qu’ils avaient vu, senti, touché. Leur parole était encore vive en moi. Je parlais avec leurs voix. Avec leurs intonations. J’ai trouvé cette façon de les raconter grâce à la voix de ma grand-mère. Il me semblait la suivre, la faire réapparaître. Très souvent, quand je suis dans des moments de mélancolie et d’abattement, je me dis que j’ai essayé d’écrire avec la voix qu’ils avaient, et c’était ça ma voix littéraire, mais qu’aujourd’hui cette voix, je ne peux plus la faire jouer, je ne l’ai plus, je ne l’entends plus ».

Pierre Michon se tient souvent entre l’orgueil et l’humilité, le drame et la désinvolture, le désir et le découragement, il reste un des êtres les plus attachants, celui qui ne triche jamais, celui qui dira crûment ses empêchements, ses doutes, ses errances, avec la plus grande des élégances. « Aujourd’hui, je me demande si je ne lis pas en pure perte. Il faudrait écrire, mais je n’y arrive pas. Je crois que ce qui m’a manqué, c’est une formation. Il faut avoir appris à lire, je ne suis pas sorti d’une grande école comme beaucoup d’écrivains, alors j’erre dans ces pages, je suis comme un enfant dyslexique, j’ai un rapport très bizarre à la lecture aujourd’hui, je vois ce que l’auteur a voulu dire et puis tout à coup non, je ne vois plus ». Et il rit, d’un bon rire malicieux, parce qu’il sait que ce qu’il dit n’est pas tout à fait vrai. Mais il ajoute, d’une voix théâtrale: « En fait, je lis dans la terreur ». Et tous les deux, nous rions. « Bien sûr je remplis des carnets, car ça me donne un semblant d’occupation, ils sont interminables, tout est enfilé, je ne sais qu’en faire, ça ne m’est plus d’aucun secours, il y a sûrement des tonnes de livres dedans. J’ai une sorte d’imagination borgésienne, du livre absolu. Je ne crois pas qu’il existe. J’aimerais un livre que je pourrai écrire en un mois, j’attends ce moment où de nouveau je serai aussi gonflé que dans les Vies minuscules. On est prisonnier de ce qu’on a écrit. Cette liberté je ne l’ai eue vraiment qu’une fois ».

En suivant la voix de Pierre Michon, je retrouve celle de Marguerite Yourcenar qui aimait toujours citer calmement Zenon: « Je suis un mais des multitudes sont en moi ».

« J’ai lu cet été les romans de Marguerite Yourcenar, dit encore Pierre Michon, qui est si heureux d’inaugurer le Prix Marguerite Yourcenar, je les ai lus pour l’occasion, ils sont très fabriqués mais des petits romans comme Le Coup de grâce, qui se passe en Lettonie, c’est vraiment très beau. Pendant longtemps, j’avais un préjugé contre Les Mémoires d’Hadrien à cause de l’énorme contentement de soi du personnage mais là, j’ai beaucoup aimé le roman. Je devrais lire L’Oeuvre au Noir ».

Et avant de se quitter, Pierre Michon feuillette ses carnets car il aimerait que quelques-unes des phrases qu’il a notées viennent se glisser dans son portrait. Celle-ci par exemple, de Maurice Blanchot: « L’inspiration est d’abord ce projet par où elle manque ». Ou cette phrase terrible de Marlowe, que voici : « Tu as commis la fornication, mais c’était dans un autre pays, et d’ailleurs la fille est morte »… Ou encore cette phrase de Roland Barthes dans La Préparation du roman, dont la lecture le passionne. À la fin de son cours, Roland Barthes évoque ce roman impossible qu’il n’est pas sûr de pouvoir écrire un jour: « Pourquoi ce doute? Parce que le deuil de ma mère, il y a deux ans, a remanié profondément et obscurément mon désir du monde ».

Pierre Michon répète lentement cette phrase et lance, presque en guise de conclusion: « C’est avec ça qu’on fait de beaux livres, avec le désir du monde. J’espère bien que mon désir est intact et que bientôt, toutes mes lectures vont accourir à nouveau à mon service pour se mettre sur la page. La lecture sert à ça. Tout se mettra en rang d’oignons ! Écrire c’est un acte de guerre, mais c’est aussi un acte d’amour dans le désir du monde. Je pense à une littérature qui se niche dans l’entièreté des choses ».

Lire l'intégralité de l'article dans la lettre Astérisque


Ses films