mardi 3 décembre


mardi 3 décembre

Remise du Prix à Pascal Quignard

Remise du Prix à Pascal Quignard

Pour Pascal Quignard de Laura Alcoba
Récital au piano et lecture d'un texte inédit : Pascal Quignard 


Pascal Quignard a interprété au piano des pièces de Joseph Haydn, Kaoru Hakata, Jean de Sainte-Colombe ainsi que Le trio sur les morts de Nagasaki, un morceau de sa composition. Il a également lu pour l'occasion un extrait d'un texte inédit : Histoire du plongeur nocturne.


Pour Pascal Quignard

« Écrire, ce n’est pas transmettre, c’est appeler. », dites-vous.

Encore faut-il prendre soin, après, de « jeter la clé » dans les buissons, comme Paul Celan. Car si l’auteur jette la clé —et là je vais vous citer encore— c’est pour « appeler une main après soi qui cherche, qui fouille parmi les pierres et les ronces et les douleurs et les feuilles mouillées […] ».
Nous sommes là, ce soir, autour de vous. De votre appel.
À vous prêter non pas nos mains mais une main, chacun —le singulier ici est important, tant l’écriture et la lecture (vous le savez, vous n’avez cessé de le rappeler) ont à voir avec le silence et avec la solitude. « Entre la solitude de celui qui écrit et la solitude de celui qui lit, c’est beaucoup de ciment. » Je vous cite encore, dans Les ombres errantes, le livre qui vous a valu le prix Goncourt en 2002.

Vous avez publié votre premier ouvrage en 1969, L’être du balbutiement au Mercure de France. Il s’agissait d’un essai sur Sacher Masoch. Au même moment, vous êtes remarqué par Louis-René Des Forêts. « Je dois tout à Louis-René des Forêts » écrivez-vous au début de Les leçons de solfège et de piano. Louis-René des Forêts vous invite à lire des manuscrits pour Gallimard et à collaborer à la revue L’Ephémère ; Paul Celan à traduire des œuvres peu connues des Grecs anciens, pour la même revue. Lecture, écriture, traduction : à ces débuts, ces trois activités sont mêlées.

Louis René Des Forêts et Paul Celan ont répondu à votre appel. Ils ont su reconnaître le chemin très personnel que vous avez initié, dès votre premier livre. Vous proposiez une voie pour entrer dans l’œuvre de Sacher Masoch, mais c’était déjà votre voix qu’on entendait. Vous écriviez par exemple : « L’œuvre de Masoch n’est que la répétition, non de l’écrire, mais du balbutier. » Et quelques lignes plus loin, encore « Toujours quelque chose se soulève et fulgure dans le balbutiement. »
Vous aviez vingt ans.
Et tant de choses étaient là, déjà. L’œuvre qui a suivi d’une certaine manière a en grande partie sondé, exploré, ces quelques mots. Elle les a aussi déployés.

Mais pour évoquer le début de votre chemin d’écriture, il faut sans doute remonter bien plus haut.
À cet enfant « que le silence a passionné ».
À cet enfant que vous avez été, en arrêt, suspendu à l’effort de votre mère pour retrouver un nom, le mot qui lui échappait. Et qui faisait que soudain tout s’arrêtait. Plus rien n’existait —et pas seulement pour elle. Plus rien, vraiment.
Vous l’aidiez alors de votre silence —de toute « la force de votre silence » écrivez-vous. Elle hélait, elle appelait aussi. Mais qui ?
Le mot absent, la langue toute entière.

Viendrait-il, viendrait-elle ?

Le miracle à chaque fois avait lieu. Je vous cite, « son visage s’épanouissait, elle le retrouvait : elle le prononçait comme une merveille. C’était une merveille. Tout mot retrouvé est une merveille. »
Ce passage est extrait du « Petit traité sur Méduse », un texte qui accompagne « Le nom sur le bout de la langue », un conte qui m’est particulièrement cher. Mais je n’ose pas dire que ce texte éclaire le conte, tant vous avez exploré les vertus et les ressorts de l’ombre —et le lecteur avec vous.

En même temps que la passion pour le silence, il y a eu l’apprentissage de la musique. Musicien, vous l’êtes de manière plurielle. Vous avez appris le violon avec votre tante Marthe. Le piano et l’orgue avec votre tante Juliette. L’enseignement musical que vous avez reçu était très traditionnel. C’était celui des Demoiselles Quignard, dont l’une des caractéristiques était de toujours dissocier lecture et interprétation. Déchiffrer, lire ; puis apprendre par cœur, faire entrer en soi avant d’interpréter. Avant de réciter « aux doigts de la main », écrivez-vous. Découverte de la main.
Mais c’est le violoncelle que vous avez, un temps, plus que tout autre choisi, cet instrument capable de reproduire toutes les inflexions de la voix humaine —soupir, sanglot, cri, râle. Appel. Comme la viole de Monsieur de Sainte Colombe.

« Je hèle, je vous le jure, je hèle avec ma main une chose invisible. »
Ce n’est plus votre mère, mais Monsieur de Sainte Colombe, dans Tous les matins du monde. Ce bref roman est peut-être votre texte le plus connu. Il a été adapté au cinéma par Alain Corneau, vous avez participé à l’écriture du scénario. Mais si ce livre occupe une telle place, c’est aussi parce que votre écriture y est au plus pur.

« Je hèle, je vous le jure, je hèle avec ma main une chose invisible. »

Monsieur de Sainte Colombe aussi est en arrêt. Et le lecteur avec lui. Suspendu.
Répondra-t-elle, répondront-ils ?
Mais qui, au juste ?
La langue, la musique, tout ce qui a disparu. Madame de Sainte Colombe…
Une nuit, alors que Monsieur de Sainte Colombe sent une nouvelle fois le corps de son épouse morte à ses côtés, il lui pose cette question :
« —Parlez-vous, Madame, malgré la mort ? »
—Oui » répond-elle.
Tout va bien.

Enfin arrive l’année 1994. Vous publiez Le sexe et l’effroi. Et vous renoncez, soudain. Vous démissionnez, de tout. Vous démissionnez de vos fonctions éditoriales chez Gallimard. Vous démissionnez de la présidence du Concert des Nations. Vous dissolvez le Festival d’Opéra et de théâtre baroques du palais de Versailles, que vous aviez fondé. Vous pouvez enfin être libre et solitaire, à Sens. Vous renoncez ou vous cessez de renoncer ?

Votre écriture se déploie alors, pleinement.
À moins qu’elle ne se concentre.
Je crois qu’elle se déploie et se concentre à la fois, parfois à l’extrême. Les barrières des genres sautent, il le fallait bien. Mais avant même la grande dissolution, ces frontières pour vous n’ont jamais été un carcan.
C’est ce que sait le personnage d’Ann dans Villa Amalia. Un roman, a priori, de 2006. Mais un roman extrêmement libre.
Ann, comme vous, est prise soudain par la passion du renoncement.
Et voilà qu’elle se met à simplifier, jusqu’au dénuement, de vielles partitions. Ou des souvenirs de partitions. « Elle résumait, désornait, taillait, amenuisait, condensait jusqu’à ce qu’elle fût bouleversée par ce qu’elle avait obtenu. » C’est aussi ce que vous faites, ce que vous n’avez cessé de faire.
Et ce qu’il en résulte, que votre écriture se déploie ou qu’elle se concentre, a beaucoup à voir avec le premier balbutiement. Avec ce quelque chose qui se tient aux confins de l’indicible.

« Je ne cherche que des pensées qui tremblent. » écrivez-vous dans Les ombres errantes.

Je formule ce soir ce vœu : que nos mains, que chacune de nos mains, entende cet appel. Qu’elle cherche ces pensées qui tremblent avec vous, après vous, les doigts enfouis dans les buissons et les feuilles mouillées, dans la douleur et dans la terre.

Nous sommes heureux, je suis très heureuse que vous receviez aujourd’hui ce prix.

Laura Alcoba

Le 3 décembre 2019

Une soirée unique qui célébrait également le 5e anniversaire du Prix Marguerite Yourcenar.